Le CO2 est un constituant
du calcaire. Il y est comme stocké. Les conditions de température,
de pression, d'agressivité des eaux, ne cessent de modifier l'équilibre
de composition de cette roche qui fait intervenir un gaz sensible à ces
modifications : la roche se voit ainsi dissoute, transportée, précipitée
à nouveau selon les conditions. C'est à ce titre que tous les jours, en ce qui concerne la chaux, les mortiers et la pierre, le LERM a affaire avec le CO2... Du calcaire... au calcaire par le cycle de la chaux L'utilisation de la chaux par les hommes est attestée depuis la plus haute antiquité. On l'utilisait partout en Asie mineure. Les Egyptiens la connaissaient, mais ce sont les Romains qui, à la suite des Grecs d'Italie, en l'additionnant de divers matériaux pouzzolaniques, l'ont constituée en un mortier efficace et durable. Appliqué à toutes sortes d'ouvrages monumentaux et de génie civil, l'usage de la chaux a révolutionné l'architecture.
Comme l'indique l'Encyclopédie, la chaux donc est issue du calcaire à partir de sa calcination. Cette calcination donne ce qu'on appelle la chaux vive (oxyde de calcium). L'extinction de cette chaux vive par de l'eau donne de la chaux éteinte (hydroxyde de calcium). L'adjonction d'eau et de sable à la chaux éteinte donne un mortier frais. Avec le temps, la prise de la chaux donne de la calcite, c'est-à-dire à nouveau du calcaire. En effet, au contact de l'air et du CO2 qu'il contient, la chaux va se carbonater et redonner le carbonate de calcium d'origine. Cette réaction est longue à s'accomplir : c''est la partie aérienne de la prise.
Calcination Extinction Carbonatation
La prise hydraulique n'exclut pas la prise aérienne qui s'effectue plus lentement. F-X Deloye (1) remarque que la carbonatation des mortiers s'effectue bien après l'achèvement des édifices. Il existe ainsi des murs byzantins dont le coeur de mortier est encore mou et présente un pH supérieur à 12.
Une application particulière : le fresque et son calcin On appelle aujourd'hui fresque toutes les peintures murales. Il s'agir d'un abus de langage. En réalité, la fresque est une peinture exécutée sur un enduit frais (d'où son nom italien de fresco) constitué de chaux et de sable. Les couleurs sont des pigments délayés dans de l'eau. Les peintures, avec le temps, s'intègrent au mortier en carbonatant. La pellicule de calcin de surface protège ainsi durablement la couche picturale.
Selon P. Diaz Pedregal (2), toute peinture murale peut être définie comme une interface fragile entre deux milieux : celui des matériaux solides de son support et celui de sa surface picturale. C'est cette surface qui lui confère sa valeur patrimoniale et c'est elle aussi qui est au contact d'un domaine essentiellement gazeux vecteur de nombreuses agressions possibles : hydriques, chimiques, thermiques, radiatives, biologiques... La surface de calcin, si elle protège l'éclat de la couleur est aussi une précieuse frontière protectrice. De la pierre à la chaux, ou de la chaux à la pierre, il n'y a qu'un pas. Nous venons de voir que, en terme de matériaux, ses pas sont réversibles. L'exploitation de la pierre comme matière première de la chaux et celle de la pierre d'oeuvre sont d'ailleurs historiquement solidaires : "Le chaufournier, proprement dit, borne son art à convertir en chaux la pierre qui en est le plus naturellement susceptible. Comme il faut que cette pierre ait été tirée de la carrière, tout homme qui, par son métier de chaufournier, ou par l'entreprise de quelque grande construction, a besoin de fabriquer beaucoup de chaux, doit exploiter les carrières en même tems que les fours à chaux ; & même, pour y trouver son compte, il faut orinairement qu'il fournisse la pierre de taille & le moellon des bâtiments en même tems que la chaux. Quiconque dirige de grands travaux, doit avoir au moins des notions claires de l'un & l'autre attelier, & de plus avoir étudié la chaux de son canton dans ses effets, & savoir la traiter convenablement à la durée des édifices & à l'économie de leur établissement. Nulla ars non alterius artis..." Fourcroy de Ramecourt : L'Art du chaufournier (1766) Nous allons voir à quel point pierre et chaux sont complices jusque dans les détails... Les surfaces d'une pierre calcaire extraite d'une carrière sont fragiles. Tout se passe comme si elle n'avait pas de peau. Avec le temps, et une exposition durable à l'atmosphère, cette peau se génère naturellement. L’eau de carrières est essentiellement de l’eau de pluie qui, ayant dissous le CO2 produit par la végétation dans le sol, s’est chargée d’acide carbonique. Agressive, cette eau dissout la calcite qu’elle traverse et transporte donc des bicarbonates. La pierre extraite de carrière contient naturellement de cette eau. L'eau, en s’évaporant du bloc de pierre, transporte les bicarbonates vers la surface, où, au contact du CO2 atmopshérique, ils vont carbonater : ils se transforment en carbonates insolubles, c'est- à-dire à nouveau en calcite. Plus dure, plus dense et moins poreux que la
pierre sur laquelle il se constitue, le calcin la protège contre
les intempéries. Il limite les risques de gélifraction en empêchant
l’eau de pénétrer dans la pierre, ainsi que la possibilité
d’une attaque acide atmosphérique. Notes (1) François-Xavier Deloye : La chaux à travers les âges, bulletin du Laboratoire central des Ponts et Chaussées, n° 201, 1996. (2) Pierre Diaz Pedregal : la conservation des peintures murales, une question de temps, in Peintures murales, quel avenir pour la conservation et la recherche. Actes du Colloque international, Toul, 3-5 octobre 2002. Ed. du Cherche Lune, 2007.
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