Le LERM : dossier technique

Les voies de réductions des émissions de CO2 de l'industrie cimentière...


Entretien avec Paul Acker, Directeur scientifique du Centre de recherche de la Société Lafarge

 

 

LERM
L'industrie cimentière est un gros émetteur de CO2 dans l'atmosphère. Quelles sont les pistes de réduction des émissions qu'une Société comme Lafarge envisage de suivre ?

Paul Acker
"Il est exact que la fabrication du ciment contribue de façon importante aux émissions de CO2 anthropique. L'industrie cimentière libère environ 5% des émissions globales. Il est donc important de tâcher de les réduire.

Je propose que nous commencions par bien cerner les enjeux de l'industrie du ciment. Pour cela, il faut avoir bien présentes à l'esprit les échelles auxquelles nous nous situons : la production mondiale de ciment tourne aux alentours de 2 milliards de tonnes par an. La Chine en a produit en 2007, à elle seule, 1,4 milliards de tonnes, soit plus que le restant du monde, l'Inde dont nous n'avons pas les chiffres étant exclue. Il y a trois ans, la Chine produisait moins de 900 millions de tonnes par an ; pour cette année 2007, on prévoyait une production chinoise de 1 milliard de tonnes. Elle a été comme je l'ai dit de 1,4 milliards. Et les besoins ne cessent de croître...
La production annuelle de béton, sur la planète est de 20 milliards de tonnes, et il s'agit là d'une borne basse. Par comparaison, la production mondiale de bois est de 2,5 milliards de tonnes et nous savons aujourd'hui que cette quantité excède les possibilités de reproduction de ce matériau à l'échelle de la planète.
A l'échelle des besoins mondiaux contemporains, le ciment et le béton sont donc des matériaux incontournables, parce qu'ils sont d'une disponibilité quasi infinie et d'un coût bas.
Soucieuse de l'impact de son activité sur l'environnement, la Société Lafarge travaille depuis longtemps à la réduction de ses émissions de CO2. Depuis 25 ans, en particulier, nous menons un partenariat avec la WWF qui joue auprès de la Société un rôle d'auditeur sur le plan écologique."

LERM
Pouvez-vous nous détailler votre stratégie de réduction des émissions ?

Paul Acker
"Cette réduction passe par plusieurs pistes qui concernent les procédés de fabrication, qui concernent la matière première elle-même, le clinker, mais aussi, la qualité des bétons mis en oeuvre dans les structures, et enfin, d'un point de vue énergétique, la conception globale des édifices eux-mêmes dans lesquels entre le béton. Il s'agit d'une démarche globale d'action sur plusieurs paramètres qui, associés, constituent ce que nous pourrions nous représenter comme une fusée à 5 étages :

le premier étage concerne les fours
le deuxième étage concerne le clinker
le troisième étage concerne le ciment composé
le quatrième étage concerne le béton
le cinquième étage concerne le bilan énergétique global des édifices"

 

LERM
On visite le premier étage ?

Paul Acker
"Allons-y... Le clinker, la matière première du ciment, est issu de la calcination du calcaire et d'une part d'argile. La combustion mise en œuvre pour cette calcination dégage du CO2. L'amélioration continue du rendement thermique des fours permet de diminuer sensiblement la part des émissions. A la fin des années 80, Lafarge s'est engagé  (et a signé une convention en ce sens avec WWF) à réduire de 20% ces émissions d'ici à 2010. Nous ne sommes aujourd'hui pas très loin d'atteindre cet objectif.
Dans cette problématique thermique, il convient également de prendre en compte l'usage que nous faisons de déchets industriels comme combustibles de substitution (pneus, farines animales...). Nos fours servent alors d'incinérateurs pour des produits que l'on aurait sinon éliminés avec la même production de CO2, mais en pure perte.

A l'échelle mondiale, l'amélioration des cimenteries est un enjeu majeur. Les cimenteries chinoises sont maintenant anciennes. Lafarge équipe régulièrement ce pays de cimenteries modernes ;  on estime que le remplacement de la totalité du parc chinois amènerait une réduction de 50% des émissions de ce pays.

Une autre piste de réduction consiste à remplacer le calcaire comme matière première du clinker."

LERM
on passe donc là au deuxième étage ?

Paul Acker
"Oui, suivez-moi ! La production d'une tonne de clinker émet environ une tonne de CO2 dans l'atmosphère. La moitié de cette émission provient de la décarbonatation du calcaire. On ne peut rien à cela... sauf utiliser des matériaux de substitution. C'est ce que nous faisons en remplaçant tout ou partie du calcaire par des phosphates de calcium ou des aluminates de calcium. Ces solutions sont industrialisables certes, mais limitées du fait de la relative rareté d'approvisionnement en matière au regard du calcaire. De plus, ces solutions n'apportent pas aux bétons la durabilité que l'on exige d'eux aujourd'hui.

Toujours dans la perspective de la réduction de la part du clinker, c'est là le troisième étage de la fusée que nous visitons, on peut couper le mélange avec des additions minérales ou pouzzolaniques réactives avec l'hydroxyde de calcium : nous maîtrisons bien, maintenant, la combinaison du clinker avec les laitiers de hauts fourneaux ou les cendres volantes. Ces ajouts permettent d'une part de valoriser des déchets, d'autre part de réduire les émissions de CO2."

LERM
En quoi la qualité des bétons est-elle l'un des paramètres de diminution des émissions de l'industrie du ciment ?

Paul Acker
"Votre question me permet de passer au quatrième étage du dispositif... La formulation des bétons est en constant progrès. Les modèles élaborés aujourd'hui sont puissants et fiables. Les recherches menées sur les superplastifiants, permettent de réduire la teneur en eau et d'optimiser l'empilement granulaire : une partie de l'eau habituellement utilisée dans la composition du béton est remplacée par des grains fins et ultrafins. Ces grains viennent s'intercaler entre les grains plus volumineux.  Le béton tout en se fluidifiant devient pourtant plus compact lors de la prise. Les performances mécaniques et la durabilité du béton sont donc accrues. On atteint aujourd'hui des résistances de 200 MPa. Evidemment, cette résistance n'est pas toujours nécessaire et, à résistance égale avec un autre béton, on peut donc réduire le dosage en ciment.

L'adjuvantation des bétons me semble encore receler un fort potentiel à développer. Ce développement passera à la fois par des progrès d'ordre scientifique et par des évolutions normatives.

Enfin puisque nous évoquons ici le domaine du béton, il faut souligner, le progrès décisif qu'entraîne l'emploi de fibres dans les BFUP : le bilan au CO2 d'une structure en BFUP est divisé par trois par rapport à une structure équivalente métallique ou par rapport à une structure en béton armé classique."

LERM
Du four, au clinker, au ciment puis au béton, nous passons maintenant à l'édifice construit...

Paul Acker
"Oui et c'est là le cinquième paramètre.
Dans le bilan énergétique global des pays développés, 1/3 de la consommation est le fait du chauffage ou de la climatisation des maisons d'habitation. La marge de progression est ici considérable et, qui plus est, cette progression est à portée de main. Quand on sait qu'en Suède des maisons présentent 0 % de déperdition énergétique, il y a là un chantier réaliste auquel s'atteler sans tarder.

L'enveloppe des bâtiments assure plusieurs fonctions : une fonction porteuse, une fonction d'isolation thermique, une fonction d'isolation phonique, une fonction de protection.
Le béton présente l'avantage d'associer plusieurs de ces fonctions : structure et résistance, isolation thermique, isolation phonique. Comme il s'agit d'un matériau versatile, on peut améliorer chacune des ces fonctions sans, pour autant, nuire aux autres.
La fonction de structure est déjà satisfaisante. Pour ce qui concerne l'isolation thermique, la marge de progression est sans doute de 1 à 3 sans altération prévisible de la résistance mécanique.
La capacité d'isolation acoustique du béton tient à sa masse, fait d'une très grande quantité de cailloux et de sable, la solution béton donc est peu onéreuse.

Depuis aux moins trois ans, aux Etats-Unis, la consommation énergétique de la climatisation des édifices a dépassé la consommation de leur chauffage, et cette différence ne cesse de croître. La progression sur l'inertie thermique des bâtiments est donc, en zone tempérée, une piste importante de réduction des émissions de CO2.

Progrès dans les fours, maîtrise des mélanges, recherche scientifique sur les bétons et amélioration des propriétés thermiques des bâtiments me semblent être les voies d'une réduction significative des émissions de CO2.

Je conclus en attirant votre attention sur le fait que le béton est un matériau recyclable. Au Danemark, et plus encore en Hollande où il n'y a pas de carrière, la totalité du béton est recyclé en granulat. Au Danemark, les bétons démolis, sont concassés et stockés à l'air libre un mois au minimum ; la surface multipliée par le concassage permet, dans cette période de temps, au béton de réabsorber une partie de la masse du CO2 émis par sa fabrication, de l'ordre de 30 à 40% du total émis .

La carbonatation du béton est un phénomène naturel lié au vieillissement du matériau : le béton réabsorbe le CO2 atmosphérique. Ce phénomène est lent mais concerne des millions de tonnes de CO2. La carbonatation est évidemment contradictoire avec la durabilité du béton. Pour éviter le transport par l'eau du CO2 vers l'intérieur du matériau, nous tâchons de faire les bétons aussi compacts que possible. Cela influe également sur la qualité esthétique du parement.

La question du CO2 entre pour nous dans une réflexion globale sur la question du développement soutenable de la construction : l'acte de construire est une longue chaîne dont chaque maillon doit être moins coûteux énergétiquement, écologiquement et économiquement. Je n'exclus pas de cette chaîne des laboratoires comme le LERM dont le travail sur la durabilité des matériaux et des structures est solidaire de nos préoccupations."