Le LERM : dossier technique

La méthode isotopique d'investigation

 

 

 

 


 

Au LERM, Noureddine Rafaï, ingénieur Expert et de recherche, est le spécialiste de  la méthode d'analyse isotopique des mortiers. Il y a consacré sa thèse et de nombreuses publications. Il est ici question de CO2 et de carbone mis à contribution de façon originale...

LERM
Comment en es-tu venu à t'intéresser à la mesure des rapports isotopiques du carbone et de l'oxygène dans les mortiers ?

Noureddine Rafaï
Allez-vous me croire si je vous dis que c'est par hasard ?
Jeune géologue inscrit à l'Institut de Physique du Globe, je cherchais un stage pour compléter mon DEA. J'ai trouvé, à cette époque, un papier affiché dans un couloir du 26e étage de la tour Zamansky de la faculté de Jussieu : on y proposait un projet d'étude sur « l'eau et le ciment ». Je ne connaissais rien au ciment, mais je rencontrais alors un ingénieur du LERM qui me précisa qu'il s'agissait de mettre au point une expertise de dosage en ciment par une méthode isotopique.

Ce premier travail sur le carbone 13 (13C), un isotope stable du carbone, m'a ensuite amené à prendre comme sujet de thèse (que j'ai menée en collaboration avec le CEA Saclay) le suivi, par méthode isotopique, de la carbonatation et du front de carbonatation des bétons.

LERM
Pour aider à la compréhension de tes propos, peux-tu commencer par préciser le concept des isotopes ?

Noureddine Rafaï
En physique et en chimie, on dit de deux atomes qu'ils sont isotopes s'ils ont le même nombre de protons mais un nombre de neutrons différent. Le nombre de protons dans le noyau d'un atome est désigné par le numéro atomique Z. Deux isotopes ont donc le même Z.
Ce qui distingue deux isotopes, c'est leur masse atomique A. La masse atomique d'un atome est le nombre de nucléons que contient le noyau de cet atome. La différence de masse atomique est donc due à une différence dans le nombre de neutrons N. Cette légère différence de masse leur offre des propriétés physiques quelque peu distinctes : densité, point de fusion, point d'ébullition, pression de vapeur, viscosité ainsi que vitesse de réaction et constante d'équilibre.

Les propriétés chimiques des isotopes d'un même élément sont identiques car ces isotopes ont le même nombre d'électrons.

Pour le carbone qui nous intéresse ici, il existe trois isotopes : deux stables, le carbone 12 et le carbone 13, et un instable le carbone 14, qui est radioactif.
Dans l'atmosphère, les molécules 13CO2 coexistent avec les molécules 12CO2. Le carbone 13 représente environ 1,1 % du total du CO2 atmosphérique.

LERM
Revenons à la méthode d'analyse isotopique, peux-tu nous apporter quelques précisions sur ce dont-il s'agit ?

Noureddine Rafaï
Mon travail sur le suivi de la carbonatation des bétons représentait une approche nouvelle pour déterminer l'épaisseur de carbonatation.
Du fait des conditions de leur formation et de leur cinétique de précipitation, les carbonates formés dans les liants hydrauliques possèdent des teneurs isotopiques très différentes de celles des granulats calcaires. La technique basée sur la mesure des rapports isotopiques du carbone permet de distinguer et de quantifier les différents carbonates présents dans un mortier. Cette méthode a aussi l'avantage d'indiquer la quantité de CO2  fixée à une profondeur donnée du béton.

LERM
Quelle différence, du point de vue de la carbonatation, cette méthode présente-t-elle par rapport à l'usage de la phénolphtaléïne ?

Noureddine Rafaï
Le test à la phénolphtaléïne permet d'effectuer un constat statique de la profondeur de carbonatation : elle réagit au pH et n'indique pas si nous sommes dans un processus de carbonatation ou de lixiviation, processus qui sont étroitement associés. Par rapport à l'analyse isotopique, deux éléments échappent au test à la phénolphtaléïne : la saisie de la zone transitoire (l'analyse isotopique montre que le taux de carbonatation dans la tranche non révélée par la phénolphtaléïne est relativement élevé) et la quantité de CO2 contenue dans le béton.
Pour faire bref, ce que permet de saisir l'analyse isotopique au fond, c'est de déterminer la quantité de CO2 fixé à une profondeur donnée, qui traduirait la cinétique de la carbonatation. C'est la connaissance de cette cinétique qui permet la modélisation de son évolution et donc la prédiction de la durabilité d'un béton, par exemple.

LERM
Peux-tu revenir un instant sur le rapport carbonatation-lixiviation ?

Noureddine Rafaï
De la même façon que l'analyse isotopique permet de saisir la cinétique de carbonatation, elle permet de saisir celle de la décalcification liée à à une pluie acide par exemple. Le carbone 13 est utilisé comme un traceur qui permet de différencier, dans un matériau à base de liant hdraulique, le CO2 du flux entrant de celui du flux sortant. Le processus carbonatation-lixiviation s'établit en 3 étapes dont rendent compte les schémas suivants et qui correspondent à des successions de flux entrants et de flux sortants du matériau :



Modèle de simulation des flux

Une partie du CO2 en circulation précipite dans la boîte X, et les constantes cinétiques sont respectivement K1 et K'1 pour  le carbone total et le carbone 13. A1 = K'1/K1. P(x) est le tampon alcalin restant après précipitation (essentiellement de la portlandite).
K 3, K'3 correspond à la précipitation secondaire dont le matériau provient de la dissolution de la boîte (X+1) : le fractionnement isotopique
a3 = K'3/K3 =. Une part du carbone total de la boîte X est dissout en retour par le flux sortant (K2, K'2 ; a2=1 : il n'y a pas de fractionnement isotopique significatif pendant la dissolution).


Schéma du processus de carbonatation/décalcification en fonction du temps et de l'espace

Première étape : fixation importante de CO2, liée au fait que l'hydratation des silicates de calcium et de la Portlandite a créé une zone à fort pH. Cette zone entre en contact avec une eau saturée en CO2. Il s'ensuit une précipitation des carbonates de calcium et des silicocarbonates. La progression du front de carbonatation est liée à ce processus de diffusion du CO2 atmosphérique.

Une deuxième étape suit : après cette première vague de progression vers le coeur du matériau, le CO2 renouvelé par le transport de l'eau induit une dissolution secondaire de la première génération de carbonate.

Troisième étape : comme le matériau dissout est évacué du béton et que la teneur en calcium des zones périphériques décroît avec le temps, il se produit un transport de la calcite vers la surface du béton. Le calcium transporté peut produire au contact du CO2 invasif un second carbonate et diminuer ainsi la porosité, mais les deux premières étapes peuvent se reproduire constamment jusqu'à ce que le calcium soit ainsi complètement évacué.

L'analyse isotopique nous permet de suivre finement la progression du front de carbonatation que ne détecte pas la phénolphtaléine et de rendre compte des cycles successifs de dissolution-carbonatation vers la périphérie du matériau.

LERM
En dehors de la connaissance fine du phénomène, quelle est l'application de cette méthode ?

Noureddine Rafaï
Le suivi du front de carbonatation de façon quantitative permet la modélisation de sa cinétique. Une prédiction quant à la durabilité d'un béton au regard de sa carbonatation devient dès lors possible.

Ceci est très utile, dans le domaine des déchets radioactifs par exemple. La durabilité des containers de stockage est un enjeu fondamental. Pour étudier la cinétique d'attaque de l'enveloppe cimentaire par le CO2, on enrichit les déchets en carbone 13. Cela permet d'étudier l'évolution du CO2 qu'ils contiennent sans travailler sur le carbone 14 qui, quant à lui, est radioactif et dangereux.

LERM
L'analyse isotopique te permet-elle de travailler sur d'autres problématiques ?

Noureddine Rafaï
Cette méthode permet de nombreux développements. Sollicitée pour l'étude de la durabilité du stockage souterrain du CO2, elle permet de prévoir l'évolution de la tenue du ciment pétrolier vis-à-vis du CO2 dans des fourchettes de températures souvent comprises entre 90° et 150° C et de modéliser ses conditions de stabilité dans un tel environnement.

LERM
Entre datation et composition, il doit y avoir une application intéressante de la méthode sur les mortiers anciens...

Noureddine Rafaï
Oui, elle donne des résultats très satisfaisants sur la composition des mortiers : le carbone 13, je l'ai dit, joue le rôle de traceur d'origine du carbonate (néoformé ou naturel), il permet donc de préciser les teneurs en chaux ou en granulat calcaire des mortiers anciens.

Plus généralement, la méthode isotopique permet de repérer l'origine des divers carbonates présents dans les mortiers et donc d'en indiquer l'âge et la composition. Cette méthode permet d'améliorer la précision des résultats du Calcul des Minéraux LCPC basés sur l'analyse chimique et les examens microscopiques. Voir encadré

LERM
Le carbone 13 peut-il servir à la datation des mortiers ?

Noureddine Rafaï
La datation absolue des matériaux des monuments historiques se fait à partir du carbone 14 dont la période radioactive est égale à 5730 ans.

Un organisme vivant assimile le carbone sans distinction isotopique. Durant sa vie, la proportion de 14C présent dans l'organisme par rapport au carbone total (12C, 13C et 14C) est la même que celle existant dans l'atmosphère du moment.

À partir de l'instant où un organisme meurt, la quantité de 14C qu'il contient (ainsi que son activité radiologique) décroit dans temps selon une loi exponentielle. On peut donc dater un échantillon de matière organique issu en mesurant le rapport 14C sur le carbone total.

Le carbone 13 intervient pour la correction de la datation au carbone 14 si la charge minérale calcaire « mort » (sans carbone 14) est présente en faible quantité. Le 13C permet de quantifier la quantité de CO2 atmosphérique fixé à l'époque ; mais au-delà de 20% de charge calcaire, l'incertitude est grandissante.

LERM
La diversité des applications de cette méthode d'analyse la rend donc très utile au LERM...

Noureddine Rafaï
Certainement, elle nous permet, nous l'avons vu, d'analyse la composition des mortiers, decorrection de la datation des matériaux, aussi bien que de prédire leur durabilité. Nous avons également des recherches internes en cours sur l'extension de ses domaines d'application.

Analyse isotopique des mortiers : principe de la méthode

Repérage de divers carbonates dans le diagramme "delta 13C-18O" :